Textes :
- Dionysos Thrace, Tekhnè grammatikè. (en cours de trad.)
- Ammonios (Hermias), Commentaire au Peri Hermeneias, exposition des cinq types discursifs.
- [Anonyme], De principatu (éd. 1686 ; en cours de trad.)
- Théophraste, Métaphysique (en cours trad.)
Tutorat :
- textes d'entaînement en séance
Aristote, Métaphysique, livre Gamma (en bilingue ou en version)
Kant, Critique de la raison pratique, I. §1 + scolie
Descartes, Discours de la méthode [...], 1ere p.
Platon, Ion. (en bilingue ou en version)
Hegel, Phénoménologie de l'Esprit (comparaison des trad. sur le chap. de l'Esprit Absolu)
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ei)/te kai_ u(festhko/ta sw&mata& e)stin h2 a)sw&mata
a -
u(festhko/ta sw&mata& e)stin = 1. les subsistants sont des corps
2. les corps subsistants existent
b -
u(festhko/ta .. e)stin .. a)sw&mata = les subsistants sont incorporels
Boèce n’a retenu que le sens a - 1., et a donc réécrit
corpora en corporalia pour l’aligner sur incorporalia (puisque « non-corps », *incorpora, ne peut exister). Boèce a corrigé en latin le zeugme grammatical que commettait Porphyre. Le sens a - 2. fait honneur à la valeur existentielle du verbe être, non pas pour elle-même ici, mais pour l’objet concerné : les corps. En effet, un corps qui est, c’est par définition cela l’existence ; en revanche qu’un incorporel existe, c’est en un sens évidemment métaphorique. L’option C, par sa forme disjonctive, marque l’opposition problématique qui fonde ce passage : être (ei]nai - esse) ne peut pas être un paradigme pour qualifier l’état des genres et des aspects. Nous voyons bien des animaux qui sont des chevaux, des chiens, des chats, auxquels parfois on donne des noms propres (domesticité), leurs existences sont fondées par des corps, qui notionellement se ressemblent entre eux, par genre, puis par aspects, mais jamais nous n’avons vu « l’animal » ou « le cheval » qui existent bien à leur façon, puisqu’on les identifie volontiers dans tel ou tel animal, mais qui n’existent précisément pas comme tel ou tel animal. L’universel ou le général n’existe pas de la même façon que le particulier ou l’individu existe. L’hypothèse que les genres et les aspects soient des corps est, à peine évoquée, aussitôt rejetée : si le genre « animal » est un corps, et qu’être un corps c’est exister, l’animal existe de la même façon que le chien ou le chat particulier ; ramener le genre et l’aspect à l’individu est une très mauvaise nouvelle pour l’individu que le genre ou l’aspect permettaient d’identifier : la conséquence ne serait pas seulement que chats et chiens existassent sur le même plan que l’animal, que le félin ou que le canin, mais qu’on ne puisse plus appeler un chat un chat, pour le motif que le soubassement générique et spécifique s’est dérobé. Imaginons qu’on retire tout ce qui fait du chat un animal et un félin, pour considérer que l’animal et le félin doivent se mettre à exister : il n’est pas certain que ce qui reste au chat soit ni très appétissant ni compréhensible du tout. C’est donc au bénéfice du sens de copule qui inscrit les subsistants (genres et aspects) dans les incorporels, qu’on interdit aux subsistants l’existence. C’est d’ailleurs dans le même sens qu’abondait le complément essentiel de l’option B : que les genres et aspects se trouvent dans les notions, c’est leur conférer un mode d’état, qu’on a appelé insistance, parce qu’il se caractérise par un intérieur, « dans les notions ». L’existence au contraire se caractérise par un extérieur, se spécialisant dans un sens très proche de l’être : manifestation extérieure, exhibition de l’essence appuyée sur le soubassement du corps, l’être le plus proche des sens. Or, le genre et l’aspect sont très loin des sens, mais tout près de l’esprit (la notion est évidemment un lieu privilégié, « insistance » qui ne sonne pas bien français, « instance » est davantage clair).
L’option C est complétée par une seconde disjonction, coordonnée directement avec les « incorporels » :
- ei)/te kai_ u(festhko/ta sw&mata& e)stin h2 a)sw&mata kai_ po&teron xwrista_ h2 e)n toi=j ai)sqhtoi=j kai_ peri_ tau=ta u(festw=ta
- siue subsistentia corporalia sunt an incorporalia, et utrum separata an in sensibilibus et circa ea constantia
- soit, [en l’admettant] les subsistants sont des corps ou [sont] incorporels, et , de deux choses l’une, ils sont soit séparés, ou soit dans les sensibles et consistent avec eux
.
Nous avons surligné en gras la seconde disjonction, qui est exclusive :
po&teron .. h2 ..
/ utrum .. an .. / de deux choses l’une, soit .. ou soit ..
Nous avons souhaité marqué cette disjonction par le syntagme « de deux choses l’une, soit… ou soit… », qui fait paraître la précédente comme plus lâche, ce qu’elle est (cf. zeugme grammatical).
Les deux possibilités évoquées sont : a. la séparation, b. l’inessence dans les sensibles et leur consistance. L’inessence sera bien sûr à corriger, comme on suppose pour l’instant l’ellipse du verbe être pour accompagner le locatif « dans les sensibles ».
La question est bien évidemment de savoir à quoi se rapportent a. et b.
Les incorporels sont généralement séparés [de la matière] (
xwrista& [a)po_ th|= u(/lh|] - separata [a materia]), mais si la matérialité est devenue une propriété fondamentale de l’incorporéité, voire en est devenue un synonyme, rien ne suffit ici à exclure par ce principe (du reste, postérieur) qu’a contrario tout corps est non-séparé de la matière. Que l’on songe dans le genre animal, à l’espèce humaine, et plus particulièrement à la sous-espèce des fonctionnaires, nous avons là un exemple de corps, « le corps des fonctionnaires ». En principe, l’existence de ce corps est liée à une matière, discrète en l’occurrence : il s’agit des fonctionnaires eux-mêmes, hommes et femmes en chair et en os. La chair et l’os des fonctionnaires ne sont, du reste, pas très différents de la chair et de l’os d’hommes et de femmes qui ne sont pas fonctionnaires. Imaginons que l’on supprime le corps des fonctionnaires, les hommes et les femmes qui en composaient la matière discrète ne cesseraient pas pour autant d’exister ; inversement, supprimons les hommes et les femmes fonctionnaires : le corps des fonctionnaires, quant à lui, ne cesserait pas non plus d’exister, car il serait simplement vidé, mais la fonction « subsisterait » toujours. Le corps des fonctionnaires peut souffrir en outre, comme n’importe quel autre corps, de maladies organiques. Si donc, l’on considère que les genres et les aspects sont des corps, rien n’empêche qu’ils soient séparés de la matière. Quant aux incorporels, leur répugnance à être des corps incite à penser qu’ils sont de toute évidence séparés de la matière, mais la possibilité d’un incorporel matériel reste ouverte aussi longtemps que l’amas matériel ne donne lieu à aucune forme, pas même celui d’un « amas ». On veut dire par là que, ce qui donne corps, c’est davantage quelque chose qu’on fait [subir] à la matière : on lui donne une forme, par exemple (la forme du fonctionnaire, c’est sa fonction). Mais le sens d’un incorporel non formel fait difficulté, puisque s’il n’a pas de forme, il n’y a aucun moyen de le distinguer ni comme incorporel, ni d’un autre incorporel, aboutissant à cette absurdité que l’incorporel n’existe certes pas, mais surtout qu’il ne subsiste pas. Il vaut mieux considérer que l’incorporel, au prix du soubassement formel, est de façon préférentielle séparé de la matière, car il n’est pas certain qu’une matière informe soit tout simplement perçue. La forme même du concept de matière interdirait en dernier lieu l’incorporel non-séparé, aussi croit-on juste utile de faire le raccourci : incorporel = séparé.
Le caractère de séparation convient donc pour l’instant aux corps, et aux incorporels.
Le second caractère, proposé en disjonction, donne une série de deux locatifs coordonnés : « dans les sensibles » (
e)n toi=j ai)sqhtoi=j - in sensibilibus) et « autour de ces subsistants » (peri_ tau=ta u(festw=ta - circa ea constantia). On peut d’ores et déjà comprendre que le caractère de séparation entre en conflit avec celui de l’inessence sensible. Nous avons retraduit directement du grec, sans pour l’instant tenir compte de la superposition latine de Boèce, que le peri_ tau=ta u(festw=ta a manifestement beaucoup gêné. Il faut remarquer que la deuxième branche de l’option C entre en contradiction directe avec l’option B : il faut choisir entre les intelligibles (notions) et les sensibles, les genres et les aspects ne peuvent évidemment pas se trouver dans les deux à la fois ; c’est pourquoi on a parlé d’inessence sensible et non d’insistance (ou d’instance). Le fait, pour un corps (ou un corporel), de se trouver dans les sensibles ne pose pas vraiment de problème, c’est envisageable ; pour un incorporel, on ne voit pas à quel prix ce serait rendu possible, éventuellement celui de la glande pinéale cartésienne qui essayait de répondre à un problème analogue : il faut bien admettre en un sens que l’âme se trouve dans le corps, et qu’elle se trouve plutôt dans la région du cerveau (pour ne pas dire dedans, ou qu’il est indirectement elle), mais pas exclusivement (cas du membre fantôme) ; éventuellement encore la solution kantienne de la synthèse catégoriale peut admettre le type de collusion sensible/intelligible, mais la synthèse qui consiste à subsumer une intuition sous une catégorie n’a pas lieu directement sur du sensible, l’intuition a pour origine la sensibilité, mais ce n’est plus que du sensible déréalisé par le format spatio-temporel, ou du moins du sensible spiritualisé et surtout coordonné à l’espace et au temps : mais tous deux sont ce qui correspond aux catégories du pou (quelque part) et du pote ([à] un certain moment), sans être exactement l’espace et le temps. Le mode d’exposition kantien, « métaphysique », pour l’espace et le temps, cherche précisément à les excepter de toute structure grammaticale, mais pour parvenir à l’ordre de juxtaposition (espace) et à l’ordre de succession (temps), Kant est obligé de recourir à un point de départ : « un quelque part » promu en « partie de l’espace », et « un certain moment » promu en instant du sens interne qui permet de distinguer les parties de l’espace (sens externe). Il serait intéressant par exemple de déterminer si les catégories sont de l’ordre du genre et de l’aspect, ou sont plutôt rattachées au sensible. Car si, chez Aristote, elles représentent la variété du pollaxw=j le/gomenon (pollakhôs legomenon, cf. « l’étant est dit de plusieurs façons », Métaphysique, G 2), elles représentent aussi la variété du sentir : c’est le sensible qui appelle la catégorie, mais on ne peut pas affirmer que les catégories soient présentes dans le sensible. Le problème du genre et de l’aspect est analogue : c’est encore une fois le sensible qui appelle à distinguer dans sa propre variété, c’est tout pour l’analogie, car l’idée de les inscrire dans le sensible présente l’avantage de ne pas avoir à les faire subsister par eux-mêmes (ce qui pose d’ailleurs le problème de savoir comment ils s’appliquent alors aux individus), et le second avantage de ne pas avoir à en faire des instances de notion (ce qui laisse tout entier leur problème de leur application aux choses).
La seconde branche de la disjonction semble proposer une piste : l’inessence dans les sensibles est corrigée par « et autour de ces subsistants ». C’est ce que signifie littéralement le texte. Boèce paraît d’accord avec ce sens, aux subsistants près, puisqu’il traduit mot à mot par
circa ea constantia. Mais de quels « subsistants » parle-t-on ? Porphyre semblait pencher pour une distinction à faire u(festhko/ta / u(festw=ta, que Boèce consacre par subsistentia / constantia. Ces deux mots sont nécessairement des participes au neutre pluriel, très proches de se substantiver. Pouvait-on maintenir « subsistants » pour u(festw=ta ? Dire que « les genres et les aspects sont dans sensibles et qu’ils sont autour de ces subsistants », c’était évidemment commettre un contresens, puisque les subsistants dont il est question dès le départ, ce sont les genres et les aspects eux-mêmes. Le sens que Boèce confère aux u(festw=ta par constantia permet d’éliminer le contresens (qui, grammaticalement, est exigé par le texte), et d’imaginer une autre construction : kai_ peri_ tau=ta u(festw=ta n’est pas un accord global, mais doit être désolidarisé. La conjonction de coordination kai/ invite à considérer le syntagme qui précède, e)n toi=j ai)sqhtoi=j, « dans les sensibles », et à considérer plus précisément le pluriel qui est repris par peri_ tau=ta, « sur ceux-ci/là [les sensibles] », et à faire un accord d’attribution avec u(festw=ta, « [sont] subsistants ». Mais on n’obtient pas un sens tout à fait satisfaisant : les genres et les aspects sont dans les sensibles, et avec les sensibles [les genres et les aspects sont] subsistants. Les genres et les aspects sont déjà « [des] subsistants », on ne voit pas comment leur inessence dans les sensibles est à même 1. de maintenir leur subsister, et 2. de s’accorder avec les sensibles. Porphyre avait une seconde forme de participe parfait à disposition, et s’en est servi pour relever le contresens qui consistait à répéter (stupidement) « subsistants » ; Boèce qui n’avait pas les mêmes ressources en latin a emprunté une forme voisine de subsistentia : la racine de base, stare, est la même (con-stare), la catégorie grammaticale du participe est conservée du grec au latin. La préposition circa n’admettant que l’accusatif, il n’est pas possible de tenir ea constantia pour groupe d’ablatifs singuliers (mis pour « cette constance », qui pouvait malgré tout présenter des sens intéressants de permanence, stabilité, invariabilité et continuité, mais dans le domaine moral) ; on pourrait à la rigueur, puisqu’on a désolidarisé l’accord global du syntagme, décider de lire dans le seul mot constantia un ablatif féminin singulier isolé, mis pour constantia, -ae, f., au prix d’une pure fantaisie grammaticale : « les genres et les aspects sont dans les sensibles et sur eux par constance/permanence/stabilité » (on ne voit pas en quoi la stabilité des genres et des aspects leur confèrerait en droit l’inessence dans les sensibles : il existe des tas des choses qui sont très stables et qui ne sont pas pour autant dans les sensibles, par exemple les dieux). De toute façon, cette construction n’est pas possible en grec, puisque u(festw=ta n’est pas un datif singulier qui autoriserait, seul, une construction latine en ablatif. C’est donc bien une construction en deux temps qu’il faut effectuer, mais ce n’est pas suffisant, car le sens qu’on obtenait n’était pas tout à fait satisfaisant, il faut encore éclaircir kai_ peri_ tau=ta (et circa ea - et sur ceux-ci/là [les sensibles]) pour déterminer quelle nuance doit exactement prendre constantia. De la sous-jacence que Boèce reconnaissait à la première forme participiale u(festhko/ta, où u(po/ entrait en correspondance avec sub, la seconde forme u(festw=ta se voit déchue de la forme du fréquentatif qui permettait de marquer l’aspect perfectif (de sistere, on revient à stare), et de son préfixe sub pour en obtenir un autre, cum (qui s’assimile en con- devant consonne ; signifie = ensemble, en compagnie de, avec, en proximité, etc.). La conjonction de coordination, kai/, et la préposition peri/, approchent du sens de proximité, mais ne justifient pas la perturbation de l’ u(po/ préfixé. Il faut chercher l’explication du côté du latin : si Boèce avait maintenu le préverbe (u(po/ > sub), tout en modifiant la base verbale (sistere > stare), il aurait abouti à la forme substantia, (participe présent neutre pluriel, et non pas nom féminin singulier, évidemment). Le sens aurait été quelque chose comme : « les genres et les aspects sont dans les sensibles, et avec elles, sont substantiels/font substance » ; l’inessence d’un genre ou d’une aspect dans le sensible n’est pas la substance. Boèce n’a pas voulu ce geste, qui est vraiment tout près ici. La traduction par constantia, qui qualifie bien les genres et les aspects dans leur relation avec les sensibles, dans lesquelles ils « sont », oblige à reconsidérer la nature de l’inessence : les genres et les aspects sont instanciés dans les sensibles, et le résultat de leur mise en présence relève de la con[si]stance. C’est pourquoi nous avons traduit par « et ils [les genres et les aspects] consistent avec eux [les sensibles] », la présence de l’universel dans le sensible produit une nouvelle forme de subsistance, une forme de « se trouver dans », qui tient son soubassement de sa mise en présence avec un hétérogène. Si les genres et les aspects sont constanciés dans les choses, et les choses s’ordonnent remarquablement, c’est en raison de la consistance des choses (= la présence du genre et de l’aspect dans le sensible).
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